La terre promise : la colonisation des Pays-d'en-Haut
Dans la mémoire québécoise, la colonisation des Laurentides tient du récit fondateur : un prêtre, des familles, des croix plantées dans la forêt, puis des villages. Cette image est en partie exacte et en partie simplifiée. Cette page décrit comment s'est organisée l'entreprise, ce que les sources documentent et ce qu'il faut garder en tête pour la lire sans naïveté.
Un territoire déjà fréquenté
Le nord des Laurentides, que l'on appelle alors les Pays-d'en-Haut, n'était pas vide. Des peuples autochtones y vivaient et y circulaient depuis longtemps, et les Algonquins, par exemple, avaient leur propre nom pour la grande montagne qui deviendra le mont Tremblant. Au XIXe siècle, des compagnies forestières exploitaient aussi déjà certains secteurs, notamment dans la vallée de l'Outaouais.
Le territoire est pourtant décrit par les promoteurs comme un espace à peupler. Cette façon de voir, courante à l'époque, mérite d'être rappelée : le récit de la colonisation est d'abord celui des colons et du clergé, et il laisse dans l'ombre ceux qui occupaient déjà les lieux avant les arpenteurs.
Les premières randonnées
À partir de juillet 1868, Labelle effectue des randonnées pour prendre le pouls de la région. Il rend visite aux colons déjà installés, remonte la rivière du Nord et explore la vallée de la rivière Rouge. Il découvre un vaste territoire peu exploité malgré un grand potentiel en matière de richesses naturelles.
Les compagnies déjà présentes cherchent avant tout le profit, alors que le curé veut peupler le pays et y fonder de petites communautés. Cette divergence donne lieu à plusieurs affrontements entre Labelle et les entrepreneurs de la région, qui voient d'un mauvais œil ces défricheurs venus s'installer sur les terres qu'ils convoitent pour le bois.
Les expéditions et les croix
Au début des années 1870, des expéditions plus organisées se mettent en route, longeant la rivière Rouge vers le nord. Soutenu par l'évêque de Montréal, Ignace Bourget, le curé plante de nombreuses croix sur sa route, qui représentent symboliquement les lieux de futures paroisses : Saint-Jovite, Saint-Faustin, La Conception, Nominingue, ou encore la Chute-aux-Iroquois, renommée ensuite Labelle.
Entre 1873 et 1885, celui que l'on surnomme le roi du Nord effectue vingt-neuf voyages dans le nord laurentien, appuyé notamment par Isidore Martin, qui le guide dans les coins reculés. Il rencontre des colons déjà installés, partage leur quotidien, baptise des nouveau-nés et célèbre la messe en plein air. Ces voyages servent à la fois la foi, la propagande et l'exploration.
Une société et une loterie
Pour assurer la pérennité de ces communautés, Labelle fonde en 1879 la société de colonisation du diocèse de Montréal, une organisation destinée à promouvoir le peuplement des Pays-d'en-Haut. En 1884, il met aussi en place une loterie destinée aux projets coloniaux, une manière de financer les routes, les chapelles et l'installation des familles.
Cette loterie est une curiosité pour le lecteur d'aujourd'hui : elle rappelle que les jeux d'argent ont longtemps servi à financer des projets collectifs, bien avant les sociétés d'État actuelles. Le cadre juridique du jeu a beaucoup changé depuis, et ce site ne l'évoque que comme un fait d'histoire.
Des alliés et des publicistes
Pour promouvoir ses ambitions, Labelle s'associe dès 1879 au publiciste Arthur Buies. Les deux hommes ont des divergences idéologiques, puisque Buies est connu pour son anticléricalisme, mais ils partagent un intérêt pour l'entreprise coloniale. Ils ont aussi un contact commun, le politicien Joseph-Adolphe Chapleau.
Buies écrit des textes qui vantent les ressources du pays, et ces écrits aident à recruter des colons. Cette alliance inattendue entre un prêtre et un journaliste anticlérical montre que la colonisation intéressait des acteurs variés, qui y voyaient chacun un projet différent : sauver la foi, retenir la population ou développer l'économie.
La loi et les réserves forestières
Devenu sous-commissaire au département de l'Agriculture et de la Colonisation, Labelle prépare avec le commissaire des Terres de la couronne une loi qui supprime les réserves forestières, ces titres qui permettaient aux compagnies de s'approprier de vastes territoires destinés à la coupe du bois au détriment des colons. La loi entre en vigueur le 12 juillet 1888.
On concède cependant aux compagnies une première coupe avant l'obtention des lettres patentes des colons. Ce compromis illustre la difficulté de concilier colonisation et exploitation forestière, deux usages du même territoire qui ne se sont jamais vraiment accordés.
Lire cette histoire avec recul
Le récit de la colonisation s'est construit dans une perspective religieuse et nationale : retenir les Canadiens français au pays et affirmer leur présence face à l'immigration protestante. Les conditions de vie des colons, sur des sols souvent pauvres et sous un climat rude, restent un sujet de débat, et les récits héroïques en parlent peu.
La suite de cette histoire, avec les premières paroisses et leurs cures, est racontée dans la page sur le vicaire devenu curé.
Il faut aussi se rappeler que la colonisation a profondément transformé le paysage : défrichement, villages, routes, scieries. Les historiens discutent encore de ses bilans, entre fierté régionale et regard critique sur ses conséquences pour les peuples autochtones et pour l'environnement. Le lecteur trouvera dans la page sur le chemin de fer la suite logique de l'histoire, puisque le train a rendu les villages accessibles. Les faits de cette page sont issus de la notice de référence consacrée à Antoine Labelle et de celle sur la région des Laurentides.
Questions fréquentes
Que sont les Pays-d'en-Haut ?
Le nom donné au nord des Laurentides, au-delà de Saint-Jérôme, que le curé Labelle voulait ouvrir à la colonisation.
Combien de voyages a-t-il faits dans le Nord ?
Les sources en comptent vingt-neuf entre 1873 et 1885, avec l'appui d'un guide, Isidore Martin.
Pourquoi voulait-il peupler le Nord ?
Pour freiner l'exode des Canadiens français vers les manufactures des États-Unis, en leur offrant des terres près de chez eux.
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